— Sticky Asia

Ce danseur avant-gardiste fait de son art un moyen de critique sociale dans une Thaïlande en pleine crise identitaire où la création originale n’a pas sa place.

Tout de noir revêtu, le petit studio-théâtre de Pichet Klunchun est un havre de fraîcheur. Il semble loin le dédale de venelles débouchant sur cette impasse terreuse d’un quartier sud de Bangkok martelé par la chaleur aveuglante du printemps. Sur la piste, les corps serpentent, circonvoluent, louvoyent, ondulent, palpitent, désaxent. Les épidermes des danseurs reluisent de sueur. Le bruit des pieds affleurant le parterre de caoutchouc au rythme des ranads, le souffle puissant de l’effort du tréfonds des cages thoraciques, viennent seuls rompre la plénitude de cette pièce sans fenêtre. Debout dans un coin, mains sur les hanches, port imposant, Pichet Klunchun observe ses danseurs répéter un passage de la pièce « L’énergie de l’eau » que sa troupe présentera le mois suivant en Corée du Sud. D’un claquement de langue nonchalant, il accélère le rythme de la cadence. Le corps sculpté, la musculature saillante, le visage creusé, le maître est parfaitement impassible.

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Depuis quarante ans, ce commerçant indien consacre sa vie et son temps à surveiller le gouvernement d’un regard auquel rien n’échappe.

La seule distraction que Subhash Chandra Agrawal se soit jamais accordée est l’écoute en boucle de la chanson Wo kagaz ki kashti, wo barish ka paani [“Jouer avec des bateaux de papier dans l’eau de pluie”, N.D.L.R.], une élégie du temps perdu. “Ça me rappelle mon enfance. Il n’y avait pas de pollution, de bruit, d’air conditionné, de téléphones portables. J’avais l’esprit libre” dit le marchand de textile de 62 ans, assis dans son bureau de la haveli familiale nichée derrière le gurdwara de Chandni Chowk, l’artère mythique et bouillonnante du vieux Delhi. “Chacun a sa propre passion. Pour certains ce sont les cartes, d’autres ce sont le jeu, moi c’est écrire des lettres. C’est à la fois mon plaisir et mon loisir.” La dernière fois que Subhash Chandra Agrawal se rappelle être parti en vacances, c’était en 1975. Il aurait dû avoir 15 jours. Il n’en prit que 10.

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Je prends quelques minutes pour sortir ce blog de la léthargie dans laquelle une actualité sud-est asiatique comateuse l’avait plongé afin de réagir à un article du Figaro.fr repéré sur Twitter. Sous le titre “À Bombay, le nombre de SMS autorisés est de vingt par jour“, il y est relaté que l’État du Maharashtra avait changé, jeudi 23 août, le nombre de textos autorisés par portable de 5 à 20. Si le chiffre et la date sont en effet exacts, l’article se trompait déjà en limitant à Bombay une mesure nationale. À Delhi, de nombreux amis avaient dû se rabattre sur des statuts Facebook et autres tweets pour se souhaiter une bonne Aïd al-Fitr (fin du ramadan).

J’ai par contre bondi au plafond en lisant la raison invoquée par LeFigaro.fr : “pour restreindre les envois de messages par les télédémarcheurs” est-il écrit. [Digression : Si l'auteur avait déjà mis les pieds dans le pays, elle saurait que les messages publicitaires augmentent au contraire et sont l'une des raisons qui permettent aux opérateurs d'offrir des tarifs si faibles. Lors de mon dernier séjour en juin/juillet, mon portable local recevait environ une pub toutes les deux minutes... ] Quiconque a suivi de près ou de loin les médias internationaux ces dernières semaines sait que l’Inde est en proie, depuis début juillet, à des troubles intercommunautaires, opposant l’ethnie bodo aux musulmans, dans l’État de l’Assam (est du pays) ayant fait 87 victimes à ce jour (source : Hindustan Times). En soit rien de neuf sous le soleil, les troubles ethniques sont malheureusement une récurrence de l’Histoire et l’actualité indiennes et ce conflit n’a pas un ADN bien différent des autres (pour ceux qui souhaitent le comprendre plus en profondeur, The Economist en a un bon récapitulatif). Sauf que, dans ce cas précis, des rumeurs ont commencé à circuler par portable. Des SMS et MMS, photos manipulées de cadavres à l’appui, encourageaient les nord-est Indiens à rentrer chez eux avant la fin du ramadan afin de leur éviter des représailles de la part des communautés musulmanes à travers le pays. Exodes de masse et émeutes musulmanes d’indignation en ont résulté. Pour endiguer ce mouvement, le gouvernement indien a décrété la limitation des envois de textos et le bloquage de nombreux sites web.

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Secteur 27, Gurgaon, Haryana, Inde

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En Birmanie, la floraison de nouveaux titres de presse constitue un terreau pour les jeunes journalistes. Ces derniers cherchent leur marque dans un pays en plein bouleversement.

Les murs roses du bureau d’Aung Ye Maung Maung sentent la peinture fraîche. Le rédacteur en chef du Myanmar Post Global me reçoit pied nus, un longyi foncé noué à la taille, dans les locaux de son hebdomadaire nichés en bordure d’une route polluée du nord de Rangoon. Âgé de deux ans, le magazine fait partie de la floppée de titres venue submerger les étalages de journaux de l’ancienne capitale birmane. “Une vingtaine-trentaine de publications a été créée depuis 2010 et il y en aura encore bien plus dans les mois à venir” explique le rondouillard jeune homme. Dans une pièce sans fenêtre, trois de ses journalistes noircissent d’une écriture soignée des feuilles entières que des sténographes taperont à l’ordinateur dans la salle adjacente. Un peu plus loin, des graphistes élaborent une publicité destinée au prochain numéro à l’aide de Google Images.

Ici, presque tous les reporters ont entre 20 et 25 ans. Du haut de ses 23 printemps, Maung Maung en possède déjà huit d’expérience depuis sa sortie d’un lycée de Rangoon en 2004. Tous les jours, le rédacteur en chef parcourt les médias qui lui tombent sous la main pour essayer de dénicher des idées d’articles. “Les gens ici n’ont pas vraiment d’idée de ce qu’est l’information, on apprend sur le tas” analyse-t-il. “Ah oui ça pourrait être bien, je n’y avais pas pensé” répond-il, songeur, lorsque je lui demande s’ils ont traité de telle ou telle question de société. “Nous essayons d’éduquer nos lecteurs en parlant de sujets qui les touchent : la distribution d’électricité, la santé…” énumère Maung Maung en faisant défiler les pages de l’exemplaire de la semaine.

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Nous ne sommes que des illégaux aux yeux du monde. Aucun pays ne se lèvera pour les droits des clandestins. Aucun pays n’en fera une affaire d’État car nous n’avons pas d’État” soupire Kim, cernée par les milices, alors que son groupe de réfugiés birmans tente de s’évader d’un centre de rétention malaisien.

Dans ces Lunes birmanes, n’escomptez pas être protégé par le filtre du dessin. La violence y est là, crue, acérée, de celle qui perce le papier, de celle qui vous poignarde droit au coeur. Rares sont les bandes-dessinées à vous battre ainsi à froid pour vous laisser à terre, le souffle court. Car si les personnages sont fictifs, leurs destins ne le sont pas. Fruit du travail de longue haleine de la journaliste française Sophie Ansel (collaboratrice d’Asies) et du dessinateur espagnol Sam Garcia, Lunes birmanes est un vibrant plaidoyer à la mémoire de ces hommes et femmes des minorités ethniques birmanes espérant échapper à l’adversité en prenant le chemin de l’exil.

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Si jamais vous êtes déprimé par la politique française, je vous conseille fortement de jeter un coup d’oeil à la politique thaïlandaise. Vous allez très vite relativiser…

Cette semaine, ce n’est pas à coup d’amendements ou d’idées que les membres de la Chambre des représentants thaïe ont jouté mais bien à coups de pieds et de mains. Mercredi et jeudi, les séances ont dû être interrompues lors des débats sur quatre “lois de réconciliation” soutenues par le gouvernement Pheu Thai de Yingluck Shinawatra, et destinées en réalité à préparer le retour imminent de son frère Thaksin, grand démocrate devant l’Éternel, évincé du pouvoir par l’armée dans un coup d’État en 2006 et vivant en exil depuis 2008. Ce qui n’est évidemment pas du goût de l’opposition démocrate qui a visiblement décidé d’obstruer le processus législatif par tous les moyens (avec parfois un sacré mauvais goût)

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Dans une suite du seizième étage de l’hôpital Siriraj de Bangkok, le neuvième règne de la dynastie Chakri se meurt. De sa fenêtre, le roi Bhumibol Adulyadej, 84 ans, bénéficie d’une vue imprenable sur la capitale de ce pays sur lequel il règne depuis 62 ans, cette capitale dans laquelle il a vu des gratte-ciel supplanter les maisons de bois, cette capitale dans laquelle il a vu le métro aérien s”insinuer dans les grandes artères, cette capitale dans laquelle il a vu les malls rutilants terrasser les petits commerces. Dans les rues labyrinthiques à ses pieds, la loi de lèse-majesté fait des ravages au nom de ce vieil homme assis paisiblement dans sa chaise roulante, sa chienne Tongdaeng sur les genoux.

À intervalles réguliers, ce blog revient sur la loi de lèse-majesté en Thaïlande. Il n’y a là nulle malice ou pavlovisme quelconque. Je trouve tout simplement le cas d’étude fascinant : le verrouillage d’une société par un moyen détourné (les anglophones possèdent le mot “proxy” qui n’a malheureusement pas d’équivalent aussi précis en français) pour des raisons politiques (transition royale, influence de l’armée,…), sociales (lutte des classes,…) ou économiques (groupes d’intérêts affairistes,…). Ne vous y méprenez pas : l’utilisation qui est faite de la lèse-majesté ne porte en rien sur l’amour du roi, adulé par son peuple et colonne vertébrale de la cosmogonie thaïlandaise. Tout son enjeu réside dans l’intérêt d’un certain sérail de conserver un trône politiquement fort.

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Il y a peu de nations qui présentent un contraste aussi étonnant que le Cambodge, entre la grandeur de leur passé arrivé au point le plus culminant et l’abjection de leur barbarie actuelle.

(Henri Mouhot, explorateur français ayant redécouvert les temples d’Angkor en 1859-1860 et décédé l’année suivante dans les jungles de Luang Prabang)

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Ils nous enseignent à aimer notre pays, aimer le bouddhisme, aimer le roi. Pourquoi ne pas enseigner aux gens la liberté, la démocratie ?” râle Ket [les noms ont été changés] en allusion à la devise thaïlandaise “Nation, Religion, Roi”. Renversée dans son fauteuil pliable, la sexagénaire de Chiang Mai allume une Malboro Light. Les images apologétiques des manifestations des Chemises rouges au printemps 2010 à Bangkok sont encore aisément distinguables sur le T-shirt délavé de cette fille d’anciens maquisards communistes. Deux ans après cette révolution avortée, réprimée dans le sang par l’armée, des bataillons entiers de Chemises rouges ont assailli ce week-end le paisible poste-frontière de Poi Pet, dégorgés par cars entiers en direction du Cambodge. Comme un nouveau bras d’honneur à ses ennemis, l’ancien Premier Ministre en exil, Thaksin Shinawatra, a organisé des rassemblements d’ampleur au Laos et au Cambodge. Une première. Plus de six ans se sont écoulés depuis l’éviction du magnat populiste par un coup d’État militaire et sa popularité n’a rien perdu de son éclat. “Nous mourrions pour Thaksin” lâche Ket en expirant une boufée de fumée.

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