Ce danseur avant-gardiste fait de son art un moyen de critique sociale dans une Thaïlande en pleine crise identitaire où la création originale n’a pas sa place.
Tout de noir revêtu, le petit studio-théâtre de Pichet Klunchun est un havre de fraîcheur. Il semble loin le dédale de venelles débouchant sur cette impasse terreuse d’un quartier sud de Bangkok martelé par la chaleur aveuglante du printemps. Sur la piste, les corps serpentent, circonvoluent, louvoyent, ondulent, palpitent, désaxent. Les épidermes des danseurs reluisent de sueur. Le bruit des pieds affleurant le parterre de caoutchouc au rythme des ranads, le souffle puissant de l’effort du tréfonds des cages thoraciques, viennent seuls rompre la plénitude de cette pièce sans fenêtre. Debout dans un coin, mains sur les hanches, port imposant, Pichet Klunchun observe ses danseurs répéter un passage de la pièce « L’énergie de l’eau » que sa troupe présentera le mois suivant en Corée du Sud. D’un claquement de langue nonchalant, il accélère le rythme de la cadence. Le corps sculpté, la musculature saillante, le visage creusé, le maître est parfaitement impassible.
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Dans une suite du seizième étage de l’hôpital Siriraj de Bangkok, le neuvième règne de la dynastie Chakri se meurt. De sa fenêtre, le roi Bhumibol Adulyadej, 84 ans, bénéficie d’une vue imprenable sur la capitale de ce pays sur lequel il règne depuis 62 ans, cette capitale dans laquelle il a vu des gratte-ciel supplanter les maisons de bois, cette capitale dans laquelle il a vu le métro aérien s”insinuer dans les grandes artères, cette capitale dans laquelle il a vu les malls rutilants terrasser les petits commerces. Dans les rues labyrinthiques à ses pieds, la loi de lèse-majesté fait des ravages au nom de ce vieil homme assis paisiblement dans sa chaise roulante, sa chienne Tongdaeng sur les genoux.
“Il y a peu de nations qui présentent un contraste aussi étonnant que le Cambodge, entre la grandeur de leur passé arrivé au point le plus culminant et l’abjection de leur barbarie actuelle.”
“Ils nous enseignent à aimer notre pays, aimer le bouddhisme, aimer le roi. Pourquoi ne pas enseigner aux gens la liberté, la démocratie ?” râle Ket [les noms ont été changés] en allusion à la devise thaïlandaise “Nation, Religion, Roi”. Renversée dans son fauteuil pliable, la sexagénaire de Chiang Mai allume une Malboro Light. Les images apologétiques des manifestations des Chemises rouges au printemps 2010 à Bangkok sont encore aisément distinguables sur le T-shirt délavé de cette fille d’anciens maquisards communistes. Deux ans après cette révolution avortée, réprimée dans le sang par l’armée, des bataillons entiers de Chemises rouges ont assailli ce week-end le paisible poste-frontière de Poi Pet, dégorgés par cars entiers en direction du Cambodge. Comme un nouveau bras d’honneur à ses ennemis, l’ancien Premier Ministre en exil, Thaksin Shinawatra, a organisé des rassemblements d’ampleur au Laos et au Cambodge. Une première. Plus de six ans se sont écoulés depuis l’éviction du magnat populiste par un coup d’État militaire et sa popularité n’a rien perdu de son éclat. “Nous mourrions pour Thaksin” lâche Ket en expirant une boufée de fumée.