Manmohan Singh embourbé jusqu’au turban

“D’habitude notre Premier Ministre ne parle pas. Mais lorsqu’il le fait, alors personne ne l’écoute.”
Lancée dans un hindi enflammé, la tirade d’une députée de l’opposition vient se heurter au visage impassible du Premier Ministre indien Manmohan Singh. Assis sur les bancs la Lok Sabah (chambre basse indienne), il assiste en cette fin août 2011 à un défilé de parlementaires s’insurgeant contre la corruption généralisée du pays et réclamant la mise en place de sévères mesures. À quelques kilomètres de là, l’activiste Anna Hazare (loin, bien loin, d’être le “nouveau Gandhi” porté aux nues par certains médias) galvanise les foules pour sa campagne populiste en faveur d’une administration anti-corruption. Et Manmohan Singh ne souffle mot.
L’excellente revue The Caravan, qui est à l’Inde ce que le New Yorker est aux États-Unis, consacre ce mois-ci un long et passionnant portrait à son Premier Ministre. Deux ans et demi après le début de son second mandat, le porte-étendard de la libéralisation de 1991, le technocrate irréprochable, l’économiste rigoureux est emporté dans une tempête qu’il ne semble plus guère contrôler. Pire que l’amour ou la haine…le ridicule.
L’homme qui espère “laisser une note de bas de page dans la longue histoire de l’Inde” sera-t-il perçu comme une figure tragique par les historiens? Partisans ou opposants, peu seraient enclins à la lui refuser cette fameuse note de bas de page. Probablement même bien plus. Car sous son impulsion, c’est bien un demi-siècle de politique congressiste, le legs de la longue dynastie des Nehru-Gandhi, qui s’est vu démantelé. Il a administré à l’économie planifiée un coup fatal, il a renvoyé la politique de non-alignement dans le passé. Pour le meilleur et pour le pire.
Dans la matinée du 21 juin 1991, le téléphone sonne dans le bureau de Manmohan Singh: “Qu’est-ce que vous faites ici? Allez chez vous vous changer et venez directement à Rashtrapati Bhavan [ndlr: le palais présidentiel]“. L’interlocuteur au bout du fil est dénommé P.V. Narasimha Rao. Et il s’apprête à prêter serment dans l’après-midi pour devenir le prochain Premier Ministre indien.
L’économie indienne est exsangue. Ses réserves lui permettent tout juste de soutenir deux semaines d’importations. Pour obtenir des prêts des institutions internationales, il lui faut libéraliser son économie pour montrer patte blanche. Rao est donc en quête d’un ministre des Finances qui possède les compétences économiques pour négocier avec les organismes internationaux tout en pouvant facilement être remercié si jamais les critiques en viennent à devenir trop vives. Manmohan Singh est le fusible idéal.
Curieux paradoxe que de choisir Manmohan Singh, alors président de la commission de planification, pour la libéralisation de l’économie ! Né en 1932 dans l’actuel Pakistan, le sikh est issu d’une famille humble. À force de labeur et d’acharnement, il a monté un à un les échelons de la société grâce à ses aptitudes brillantes. D’Indira Gandhi au Janata Party, le bureaucrate a servi tous les gouvernements successifs, quelque soit leur bord politique, depuis deux décennies. Au nouveau converti au libéralisme de s’atteler aux réformes économiques qui feront décoller son pays. “Le monde a changé, notre pays doit changer” avance-t-il lors de sa première conférence de presse en tant que ministre des Finances.
Dévaluation de la roupie, arrêt des subventions à l’export, coupes massives dans les budgets sociaux, assouplissement des procédures de licenciement… Les mesures sont abruptes et radicales. Avec un sens assumé de la rhétorique, Manmohan Singh aime à citer Victor Hugo en guise de justification: “Rien ne peut arrêter une idée dont le temps est venu.”

Avec l’arrivée du Bharatiya Janata Party (BJP, droite nationaliste hindoue) au pouvoir en 1998, Manmohan Singh continue d’évoluer dans les rangs de l’opposition, notamment dans le cercle des proches conseillers de Sonia Gandhi (veuve de Rajiv). À la suite de la victoire surprise du Congrès en 2004, il accepte le poste de Premier Ministre après que son nom a été suggéré par la présidente du Congrès (qui avait préalablement refusé de prendre cette responsabilité).
Tout d’abord présenté comme le simple pantin de Sonia Gandhi (à qui il a concédé les mesures populaires du National Rural Employement Guarantee Act et une annulation partielle de dettes paysannes), le nouveau Premier Ministre (premier sikh à ce poste) s’affirme au fil du temps. En digne fils spirituel du rusé Rao, il parvient ainsi à faire voter au forceps, grâce à d’habiles manipulations politiques, l’accord americano-indien sur le nucléaire cilvil en 2005, amorçant par là un rapprochement historique entre les deux pays.
Une des raisons de l’ascension de Manmohan Singh réside indéniablement dans sa timidité et sa réserve légendaires. À l’inverse d’autres figures du Congrès, il n’affiche pas d’ambition politique débordante. Le candidat idéal du compromis, en somme. Dans l’une des rares interviews qu’il ait accordé sur lui-même, il se décrit comme “un petit homme mis sur une grande chaise“. Contrairement à des politiciens comme Barack Obama, il a par exemple toujours refusé d’utiliser sa biographie comme outil de communication politique. Mais l’atout majeur de Manmohan Singh est indéniablement son image de technocrate à l’intégrité immaculée, atout particulièrement rare dans la politique indienne. Même ceux vouant sa politique aux gémonies se doivent de lui concéder ce point. Mais ici, l’imparfait serait peut-être de mise.
Ce qui faisait sa force pourrait bien le perdre. Alors que son gouvernement est embourbé dans les scandales, le manque flagrant d’autorité du Premier Ministre n’aide guère à redresser la barre. Il est accusé d’avoir fermé les yeux sur (ou de ne pas avoir cherché à voir) les agissements douteux de son ministre des télécoms dans l’attribution de licences de téléphonies mobiles. Résultat: des licences ont été attribuées bien au-dessous du prix normal à des entreprises amies, un manque à gagner de près de 50 milliards d’euros pour le gouvernement indien (le ministre concerné croupît maintenant dans une prison de New Delhi). Même débâcle face au mouvement du Jan Lokpal Bill. Encore une fois, le Premier Ministre s’est montré complètement dépassé. En laissant son ministre de l’Intérieur P. Chidanbaram prendre la décision d’arrêter Anna Hazare, il a vu la situation dégénérer en un véritable fiasco politique pour le gouvernement. Et charge au ministre des Finances Pranab Mukherjee d’essayer d’éteindre le feu.
Plus grave encore, il s’avère incapable de contrôler les forces qu’il a lui-même engendrées. Pour ne surtout pas s’aliéner d’éventuels investisseurs, indiens ou étrangers, l’État se plie à la règle des grands conglomérats. “Que voulez-vous que je fasse? C’est le plus grand groupe indien” aurait-il soupiré alors qu’il était pressé de prendre des sanctions contre le géant Reliance, impliqué dans l’opération Pétrole contre Nourriture. Oubliés donc les morts de Bhopal, oubliées les populations autochtones vivant sur de riches sous-sols… La consanguinité entre milieux économiques et politiques est à son comble (témoin le gigantesque scandale des télécoms), la corruption prolifère. Sans l’autorité nécessaire, Manmohan Singh prend le risque de faire glisser l’Inde vers une véritable “oligarchie capitalistique” (l’expression n’est pas de moi mais bien de l’Asian Bank Of Development).
Quelle trace le Dr. Singh laissera-t-il donc dans l’histoire indienne? S’il arrive à faire montre de la rigueur et de la poigne nécessaire, il peut encore être l’homme providentiel qui a réussi à introduire le capitalisme en Inde sans pour autant le laisser se développer sauvagement. Mais le risque est grand qu’il soit surtout retenu comme le politique incapable de résister à la tornade de sa propre création. Et qu’elle l’emporte au loin. Lui et l’Inde.
Illustrations: - couverture du magazine The Caravan
- Flickr CC ![]()
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hardeep.singh
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