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[MàJ] Des Thaïlandais s’élèvent contre la loi de lèse-majesté

[MàJ du 8 décembre] Un blogueur américano-thaï a été condamné aujourd’hui à deux ans et demi de prison ferme au motif de crime de lèse-majesté. Il avait publié en ligne des extraits traduits d’une biographie non-officielle du roi, interdite au pays des mille sourires…

En fin de semaine dernière, mon wall Facebook se voyait soudainement envahi de photos pixellisées de Thaïlandais photographiés devant leur ordinateur, le nom “Akong” inscrit en caractères thaïs arborés sur les mains. L’auteur du méfait : Pavin Chachavalpongun, un chercheur thaïlandais basé à Singapour que j’avais repéré pour une tribune iconoclaste mais criante de vérité, “Bangkok l’égoïste“. Renseignement pris, l’universitaire a lancé de sa propre initiative la campagne “Thailand’s Fearlessness“, destinée à protester contre la condamnation à 20 ans de prison d’un sexagénaire thaïlandais, Akong, pour crime de lèse-majesté. Ce dernier est accusé d’avoir envoyé quatre textos jugés infamants envers le roi…

Dans un pays où la monarchie de droit divin constitue le socle fondateur de la nation thaïlandaise, le lèse-majesté tombe sous la coupe d’une des lois les plus dures au monde (cela vaut pour les Thaïlandais comme pour les farangs) inscrite dans le marbre de la Constitution (et précisé à l’article 112 du code pénal thaïlandais). Derrière le slogan “Contre le lèse-majesté pour sauver la monarchie“, la campagne vise à dénoncer l’utilisation politique qui est faite de la loi au risque de radicaliser une partie de la population. En guise de réponse à des questions que je lui avais posées par email, Pavin m’a envoyé la tribune ci-dessous (également parue hier dans le journal conservateur The Nation), traduite en français par mes soins. Elle constitue une analyse pertinente et réfléchie sur un sujet traditionnellement polarisant et fournit une grille de lecture intéressante de la politique thaïe de ces dernières années.

Et lorsque l’on demande à Pavin s’il ne craint pas un retour de bâtons des autorités, il rétorque d’un mot : “Fearlessness…”

“Les monarchistes engendrent les anti-monarchistes” par Pavin Chachavalpongun

Le nombre croissant de cas de lèse-majesté en Thaïlande ces dernières années a dangereusement aggravé la situation des droits de l’Homme dans le pays. Le dernier exemple en date d’Amphon “Akong” Tangnoppakul, 61 ans, condamné à 20 ans de prison, réitère l’usage détourné qui est fait de la loi pour discréditer les opposants politiques. Akong a été jugé coupable de quatre chefs sous les lois de lèse-majesté et des crimes informatiques. Alors que cet incident a scandalisé de nombreux Thaïs, il a été célébré par les royalistes.

Par bien des manières, le cas d’Akong n’est pas différent des autres. Il y a de nombreuses raisons derrière le recours à cette loi : nourrir le mythe nimbant la monarchie, renforcer l’institution, étouffer l’anxiété autour de la succession royale, contrôler la société, conserver les privilèges de l’élite, prolonger le rôle de l’armée dans la politique (en tant que garante de la sécurité nationale), obstruer la démocratisation and faire face à la révolution technologique dans le cyber-espace.

Mais les ultra-royalistes réalisent peu que plus ils emploient la loi à des fins politiques, plus ils affaiblissent la monarchie. Son usage discursif trahit un sens du désespoir, pas d’autorité, de leur part. Une femme comme Mallika Boonmeetrakul, la porte-parole adjointe du parti démocrate, qui continue à prôner des sanctions exemplaires contre les éléments soit-disant anti-monarchistes joue un rôle majeur dans la réduction du niveau de respect envers la monarchie. Ce sont les monarchistes qui engendrent les anti-monarchistes.

Curieusement, il est apparu que les accusations de lèse-majesté ont été utilisées de façon beaucoup plus ciblée avant le coup d’État de 2006 [1], principalement en tant qu’instrument intra-élite pour éliminer les ennemis. Par exemple, même le parti de Thaksin [2], Thai Rak Thai Party, a accusé le parti démocrate de commettre un lèse-majesté en exploitant la monarchie pour sa campagne électorale. De même, Thaksin et Sonthi Limthongkul, l’un des leaders de la People’s Alliance for Democracy (PAD), se sont blâmés l’un l’autre d’avoir manqué de respect à l’institution royale.

Après le coup d’État, avec un espace politique bien plus ouvert, les royalistes ont commencé à attaquer virtuellement toute personne avec des conceptions différentes du système politique. La raison la plus probable de cette rapide croissance de cas de lèse-majesté dans l’immédiat après-coup d’État est le fait que le groupe pro-élite, constitué du PAD, du parti démocrate et de l’armée, a appelé tous les Thaïs à exhiber leur loyauté inébranlable envers la monarchie. De un tel état d’esprit, la trahison semble être partout. La loi de lèse-majesté a émergé comme outil de bâillonnement des dissidents politiques.

Les statistiques montrent que, en 2005, 33 accusés sont passés devant la cour de première instance : elles ont donné lieu à 18 condamnations en ce sens. En 2007, le nombre de cas avait déjà quadruplé, à 126. Ce nombre a encore sauté à 164 en 2009, puis triplé à 478 cas en 2010. Les plus dramatiques augmentations sont survenues sous le gouvernement démocrate d’Abhisit Vejjajiva [3] qui avait adopté une ligne royaliste fortement soutenue par les militaires.

Malheureusement, Akong ne sera pas le dernier dans ce jeu d’affermissement de “l’affection forcée” envers la monarchie.

J’ai lancé la campagne “Thailand’s Fearlessness : Free Akong” depuis le 30 novembre pour pousser à la libération d’Akong, entre autres. Nous arrivons au bout de la route en matière de justice en Thaïlande et il est regrettable que les juges ne soient pas du côté du peuple. Cette campagne a été inspirée par le projet Burma’s Fearlessness, appuyé par Aung San Suu Kyi et destiné à exhiber un soutien courageux aux prisonniers politiques birmans. C’est une campagne pacifique : chacun n’est tenu qu’à écrire le nom “Akong” sur sa paume en guise de soutien et de militer pour sa libération.

Akong est la victime parfaite dans ce jeu de revanche politique dans le sens que c’est un vieux sino-thaï, qui ne connaît peut-être rien à la loi de lèse-majesté, n’est peut-être pas à même de parler proprement thaï, et probablement peu versé dans l’usage d’un téléphone mobile et n’a possiblement jamais été actif politiquement. Et pourtant, tout cela n’a pas empêché qu’il soit accusé et arrêté. Ce que je trouve le plus scandaleux est la longévité de la sentence : 20 ans pour 4 SMS. C’est cela la Thaïlande ? C’est le pays où le roi est supposé être aimé et respecté de tous. C’est aussi le pays avec la sanction de lèse-majesté la plus sévère du monde.

Thailand’s Fearlessness” est destinée à envoyer un message fort en faveur de la libération immédiate d’Akong et de tous les prisonniers politiques, et, plus important, à la réforme, ou même l’abolition de cette loi anachronique. De cette manière, la Thaïlande ne pourrait que pleinement devenir une nation civilisée dans le monde. La réforme de la loi ne pourrait être réalisée que dans le contexte plus large d’amendement de la Constitution de 2007. Ce ne sera pas une tâche facile.

Plus d’un millier de personnes sur Facebook ont exprimé leur intérêt pour la campagne. Près de 470 personnes ont déjà envoyé leur photo avec le mot “Akong” écrit sur leur paume. J’ai l’intention de compiler toutes ces photos évocatrices sous la forme d’un livre pour rappeler à ceux qui ont dévoyé la justice que le niveau de tolérance parmi les Thaïs décents a atteint sa limite. À moins que nous ne nous levions contre l’article 112, la Thaïlande ne progressera jamais en tant que pays où les droits de l’Homme sont garantis.

(1) Ce coup d’État militaire, renversant Thaksin Shinawatra, a ouvert la période d’instabilité politique et de violences que traverse actuellement la Thaïlande
(2) Businessman milliardaire, le populiste Thaksin Shinwatra était le Premier Ministre thaïlandais en exercice de 2001 à 2006. Il a été renversé par l’armée thaïlandaise alors qu’il était en déplacement au siège des Nations-Unies à New-York. Il vit depuis en exil à Dubaï, devenu notamment une icône du mouvement des chemises rouges. Sa soeur, Yingluck, a été élue Premier Ministre en juillet dernier.
(3) Premier Ministre démocrate jusqu’en juillet dernier, devenu depuis chef de file de l’opposition.

Illustrations : Photos amateures de la campagne “Thailand’s Fearlessness : Free Akong”

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