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Tag "Lèse-majesté"

Dans une suite du seizième étage de l’hôpital Siriraj de Bangkok, le neuvième règne de la dynastie Chakri se meurt. De sa fenêtre, le roi Bhumibol Adulyadej, 84 ans, bénéficie d’une vue imprenable sur la capitale de ce pays sur lequel il règne depuis 62 ans, cette capitale dans laquelle il a vu des gratte-ciel supplanter les maisons de bois, cette capitale dans laquelle il a vu le métro aérien s”insinuer dans les grandes artères, cette capitale dans laquelle il a vu les malls rutilants terrasser les petits commerces. Dans les rues labyrinthiques à ses pieds, la loi de lèse-majesté fait des ravages au nom de ce vieil homme assis paisiblement dans sa chaise roulante, sa chienne Tongdaeng sur les genoux.

À intervalles réguliers, ce blog revient sur la loi de lèse-majesté en Thaïlande. Il n’y a là nulle malice ou pavlovisme quelconque. Je trouve tout simplement le cas d’étude fascinant : le verrouillage d’une société par un moyen détourné (les anglophones possèdent le mot “proxy” qui n’a malheureusement pas d’équivalent aussi précis en français) pour des raisons politiques (transition royale, influence de l’armée,…), sociales (lutte des classes,…) ou économiques (groupes d’intérêts affairistes,…). Ne vous y méprenez pas : l’utilisation qui est faite de la lèse-majesté ne porte en rien sur l’amour du roi, adulé par son peuple et colonne vertébrale de la cosmogonie thaïlandaise. Tout son enjeu réside dans l’intérêt d’un certain sérail de conserver un trône politiquement fort.

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Le problème, que l’élite royaliste de Thaïlande semble ne pas saisir, est que, peu importe le nombre de gens que vous enfermez pour lèse-majesté, ou le nombre d’écrivains étrangers que vous employez pour masquer la réalité, ou l’acharnement que vous mettez à supprimer les faits qui vous déplaisent, la vérité ne change pas. Et il y a une manière de la révéler, tôt ou tard.

 (Andrew MacGregor Marshall sur son blog ZenJournalist)

N.B. : L’auteur de cette citation est un ancien journaliste de Reuters en Thaïlande désormais basé à Singapour. Sa série de posts de blog “La tragédie du roi Bhumibol” ainsi que son ouvrage en cours d’écriture “#Thaistory” comptent parmi les meilleurs analyses que j’aie pu lire sur la royauté thaïlandaise et sa place centrale dans la crise que traverse actuellement le pays. Son éloignement géographique permet au journaliste de produire des analyses franches et percutantes sans pour autant risquer la prison (dans la mesure où il ne met pas orteil en Thaïlande…).

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(Article originellement publié sur LePoint.fr) En cette fin de règne du roi Rama IX, l’élite de Bangkok se crispe et recourt à la loi sur la lèse-majesté pour essayer de préserver le statu quo. 

Tapi entre des montagnes de livres dans un bureau exigü de l’université Thammasat où la lumière du jour ne filtre qu’avec peine des jalousies, le discret professeur Worachet Pakeerut ne ressemble guère à l’image que l’on se fait d’un ennemi public numéro 1. C’est pourtant bien lui et ses compagnons de Nitirat, un collectif de professeurs de droit militant pour un amendement de la loi sur la lèse-majesté, que des commentaires sur des sites de médias royalistes appellent à décapiter et à planter les têtes sur des piques à l’entrée de la faculté.

Notre but est simplement de montrer au public thaïlandais ce qu’est la démocratie, la règle de la loi” explique calmement le professeur Pakeerut.

Arsenal législatif

Pour l’universitaire, l’odyssée a commencé le 19 septembre 2006. Ce jour-là, les télévisions interrompent leurs programmes pour diffuser un diaporama de photos de la famille royale sur fond de musique composée par Sa Majesté. À Bangkok, les militaires viennent de prendre le pouvoir à la faveur d’un déplacement à New York du Premier ministre Thaksin Shinawatra. Ce coup d’État, le dix-huitième dans le pays depuis la chute de la monarchie absolue en 1932, représente le début de l’engagement du professeur Pakeerut. “Le coup d’État de 2006 allait à l’encontre de la loi suprême, de la Constitution. Cela se faisait clairement contre la volonté du peuple” explique-t-il. Avec des confrères, le professeur de droit tient des conférences pour discuter des bases légales du coup d’État et du démantèlement de l’empire et du parti du milliardaire Shinawatra qui s’ensuit.

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La tension autour du débat sur la lèse-majesté a culminé à un nouvel acmé ces dernières semaines. Menaces de mort envers des professeurs de droit “dissidents”, destruction de la vie d’une jeune étudiante, risques d’un coup d’État militaire, la criante actualité de la Thaïlande révèle l’un de ses visages les plus répugnants. Pour évoquer ce sujet, je cède une fois de plus au percutant chercheur thaïlandais Pavin Chachavalpongun (que les lecteurs de Sticky Asia ont déjà eu l’occasion de rencontrer) le soin d’esquisser une radiographie révélatrice de l’état du pays en cette fin de règne de Rama IX. 

Une nouvelle phase du conflit politique thaïlandais a commencé récemment. Cette fois-ci, toutefois, il ne se tient pas entre les chemises jaunes et rouges mais entre un bloc d’ultra-royalistes et un autre appelant à une réforme de la loi de lèse-majesté draconienne. Depuis le coup d’État militaire de 2006, le nombre de cas de lèse-majesté a été démultiplié. En 2005, 33 cas sont passés devant la cour de première instance. Ce nombre est monté à 164 en 2009 pour ensuite tripler en 2010. Les augmentations les plus drastiques sont survenues sous le gouvernement d’Abhisit Vejjajiva, emmené par les démocrates, qui avait une ligne royaliste fortement soutenue par les militaires.

La loi a été exploitée comme un outil politique pour nuire aux opposants politiques. Dans ce processus, l’institution royale a été politisée, principalement pour protéger certaines factions s’alignant sur le monarque révéré.

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[MàJ du 8 décembre] Un blogueur américano-thaï a été condamné aujourd’hui à deux ans et demi de prison ferme au motif de crime de lèse-majesté. Il avait publié en ligne des extraits traduits d’une biographie non-officielle du roi, interdite au pays des mille sourires…

En fin de semaine dernière, mon wall Facebook se voyait soudainement envahi de photos pixellisées de Thaïlandais photographiés devant leur ordinateur, le nom “Akong” inscrit en caractères thaïs arborés sur les mains. L’auteur du méfait : Pavin Chachavalpongun, un chercheur thaïlandais basé à Singapour que j’avais repéré pour une tribune iconoclaste mais criante de vérité, “Bangkok l’égoïste“. Renseignement pris, l’universitaire a lancé de sa propre initiative la campagne “Thailand’s Fearlessness“, destinée à protester contre la condamnation à 20 ans de prison d’un sexagénaire thaïlandais, Akong, pour crime de lèse-majesté. Ce dernier est accusé d’avoir envoyé quatre textos jugés infamants envers le roi…

Dans un pays où la monarchie de droit divin constitue le socle fondateur de la nation thaïlandaise, le lèse-majesté tombe sous la coupe d’une des lois les plus dures au monde (cela vaut pour les Thaïlandais comme pour les farangs) inscrite dans le marbre de la Constitution (et précisé à l’article 112 du code pénal thaïlandais). Derrière le slogan “Contre le lèse-majesté pour sauver la monarchie“, la campagne vise à dénoncer l’utilisation politique qui est faite de la loi au risque de radicaliser une partie de la population. En guise de réponse à des questions que je lui avais posées par email, Pavin m’a envoyé la tribune ci-dessous (également parue hier dans le journal conservateur The Nation), traduite en français par mes soins. Elle constitue une analyse pertinente et réfléchie sur un sujet traditionnellement polarisant et fournit une grille de lecture intéressante de la politique thaïe de ces dernières années.

Et lorsque l’on demande à Pavin s’il ne craint pas un retour de bâtons des autorités, il rétorque d’un mot : “Fearlessness…”

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